Observatoire du bonheur
Cahier n°2
Bonheur et petits bonheurs
Accueil > Les Cahiers > Cahier n°2 > Bonheur et plaisir alimentaire : similitude, imbrication, distinction ?

Par Jean-Pierre Corbeau

Professeur émérite de sociologie à l'université François Rabelais de Tours

Biographie
1945 >

Naissance de Jean-Pierre Corbeau

Années 70 >

Cofondateur de l’Institut Français du Goût

Années 70 - 2011 >

Publie plus d’une soixantaine d’articles sur le comportement alimentaire et dirige plusieurs numéros de revues sur cette thématique

2008 >

Publie Penser l’alimentation. Entre imaginaire et rationalité en collaboration avec Jean Pierre Poulain (Privat 2002, 2008) et Nourrir de plaisir : régression, transgression, transmission, régulation ?, Cahiers de l’OCHA n°13, Décembre 2008.

Octobre 2010 >

Devient professeur émérite de sociologie de l’alimentation à l’Université François Rabelais de Tours

L'ESSENTIEL

Bonheur et plaisir alimentaires doivent être appréhendés selon leur différence et leur complémentarité. 

Leur degré d’intensité modifie l’état qu’ils désignent. Des « petits bonheurs » gustatifs sont loin « du bonheur » absolu. Les premiers renvoient aux « petits plaisirs » : une sensation organoleptique agréable dont nous sommes l’objet.

Selon leur intensité la différence entre bonheur et plaisir apparaît. Le premier réside dans un état d’extase spirituelle et corporelle qui nous submerge, une suspension de la dimension temporelle. Le plaisir, lui, résulte d’une construction où le mangeur, actif, mobilise diverses catégories du temps. Il participe alors à l’émergence ponctuelle du bonheur alimentaire et lui survit.

Le plaisir alimentaire débouchent- il sur le bonheur ? À l’inverse, des formes intenses de bonheur dans notre rapport aux aliments s’inscrivent- elles nécessairement dans de fortes sensations organoleptiques ? Le lecteur comprendra que nous souhaitons ici abandonner des visions trop simplistes et caricaturales des émotions liées aux incorporations des aliments, envisager la complexité imbriquant bonheur(s) et plaisir(s) alimentaire(s).

Dans un premier temps, nous proposons d’appréhender parallèlement les notions de bonheur et de plaisir en soulignant les différentes intensités repérables et l’incidence de celles-ci sur la conception des premiers. Puis nous combinerons les diverses définitions possibles du bonheur et du plaisir concernant les pratiques alimentaires en postulant – ce qui constituera la dernière partie de cette petite analyse – que leur rapport, leurs interactions renvoient à des perceptions du temps et, in fi ne, au statut du mangeur plus ou moins acteur de ses nourritures. Comme le suggère notre titre, nous distinguons d’emblée le bonheur et le plaisir – du moins dans le champ des pratiques alimentaires qui est le nôtre – en saisissant les degrés d’intensité qui, peut-être, changent leur sens et en cherchant à comprendre ce qui fait qu’on les confond parfois. Nous cernerons aussi comment, dans des formes particulières, ils fusionnent et se métissent, activant ainsi la métonymie qui les englobe.

DES « PETITS BONHEURS » À LA BÉATITUDE…

Les définitions qu’en donnent différents dictionnaires et l’usage qu’en font les romanciers, les philosophes ou simplement le sens commun prouvent la multiplicité, voire la polysémie, de la notion de bonheur

L’employer au singulier ou au pluriel n’est pas innocent : évoquer « des bonheurs » implique quasi automatiquement qu’ils soient « petits » et leur intensité s’en trouve nécessairement réduite. Lors des entretiens d’enquêtes, les locuteurs qui emploient ce pluriel en évoquant leur rapport aux aliments désignent une sensation éphémère, une parenthèse dans la temporalité ordinaire, un événement qui les sort provisoirement d’une habitude, soit par son côté exceptionnel et valorisant, « Je n’avais jamais eu l’occasion de manger des bonbons venant de chez ce chocolatier, c’était vraiment délicieux, un vrai bonheur ! » (secrétaire, 42 ans), soit parce qu’ils construisent des « micro-rituels »1 renforçant souvent une vision égotique du monde « Je ne vois pas grand monde dans la journée, alors une fois dans l’après-midi je m’offre une friandise (…). C’est toujours à heure régulière pour ne pas abuser (…) ce sont mes petits bonheurs » (institutrice retraitée, veuve, 82 ans).

Si les locuteurs emploient bonheur au singulier nous observons l’importance de l’absence ou de la présence de l’article défini ou non précédant le nom… L’affirmation « C’est tout bonheur », encore utilisée par des personnes assez âgées et d’origine plutôt populaire, pour exprimer une sensation organoleptique agréable, est moins forte que l’expression « c’est du bonheur », formulée lors de la dégustation d’un mets ou d’un vin qui mobilise l’appareil sensoriel pour émettre un jugement positif moins élogieux que décréter : « c’est le bonheur ! ». Dans ces trois derniers scénarii mangeurs ou buveurs se déclarent heureux avec, semble-t-il, des degrés de mémorisation de l’émotion gustative ressentie qui permettent, comme nous le soulignerons postérieurement, d’imbriquer bonheur et plaisir.

La forme extrême du bonheur concerne une véritable béatitude, une suspension du temps qui crée un sentiment de communication immédiate, de plénitude du sujet mangeur ou buveur incapable dans l’instant d’imaginer une fin possible de son ressenti. Nous avons interrogé une ancienne “chef cuisinier”, toujours très gourmande et gastronome, qui nous a déclaré que lorsqu’elle accédait à des mets qu’elle adore, préparés par certains de ses prestigieux collègues, « elle ressentait un bonheur quasi orgasmique »2. Cette « extase spirituelle et corporelle », dans le domaine de l’alimentation, concerne sans doute le nourrisson repu, collé contre le corps nourricier. Nous l’avons observée récemment chez des personnes souffrant de maladie d’Alzheimer auxquelles nous faisions déguster des chocolats fins et dont le visage s’éclairait d’un sourire radieux alors que leur corps habituellement crispé et sur la défensive, se détendait comme s’il voulait se liquéfier. On rencontre parfois cette forme extatique dans des convivialités où le partage d’un mets divin entraîne chez les commensaux une complicité et une plénitude, une communion, un instant magique qu’aucune verbalisation n’ose détruire ou troubler : « Un ange passe »…

illustration cahier 2 - bonheur et plaisir alimentaire : similitude, imbrication, distinction?

©Istockphoto.com

Pour ce qui concerne les pratiques alimentaires, le bonheur est donc pluriforme. Douceur ou sensation agréable d’une incorporation qui rend heureux ; joie de la consommation d’un aliment ou d’une boisson désirée auxquels on accède enfin ; émotion d’une dégustation ou profond sentiment de bien-être au sein d’une commensalité pouvant aller jusqu’à la communion extatique à l’instant évoqué. Pour chacune de ces formes le sujet est plus ou moins impliqué dans la construction de son bonheur alimentaire… Il subit plutôt la sensation organoleptique de ses « petits bonheurs », même s’il décide du rituel qui les régule, il les pense ponctuels, au présent, dans l’instant. D’une façon plus complexe, le mangeur s’implique plus ou moins profondément dans le bonheur de la dégustation. Celui-ci, dans des formes de concentration extrême, mobilise une connaissance antérieure, analyse, cherche à mémoriser la complexité émotionnelle exacerbée par l’ambiance et la sociabilité, l’échange et la communication qui accompagnent la consommation alimentaire. Il est alors frontalier du plaisir tel que nous le définissons.

LA COMPLEXITÉ DU PLAISIR ALIMENTAIRE…

Il est évident que notre société contemporaine a banalisé la notion de plaisir. Une communication commerciale, à travers des publicités plus ou moins agressives, une approche marketing un peu simpliste et les représentations tout aussi réductionnistes de certaines visions ascétiques de politiques d’information (d’éducation ?) nutritionnelle l’ont trop facilement confondu avec la sensation organoleptique subie par un consommateur “objet”… Pour ceux-là, le plaisir résulte de la saveur sucrée, de la texture craquante, croquante, croustillante, onctueuse, piquante, pétillante, fortement aromatisée, etc., du produit lui-même parfois rapidement qualifié de “produit plaisir” que certaines des visions à l’instant évoquées, encouragent à consommer, voire surconsommer, provoquant l’attitude de déni, tout aussi stupide, de la part des autres.

Cette définition du plaisir n’est pas la nôtre. Nous en donnerons la définition suivante, qui convient à toutes les sociétés ou les groupes ayant développé des patrimoines et des discours gastronomiques qui, finalement, sont plus nombreux qu’une vision égotique et élitiste française l’a laissé croire à la fin du XIXe et au XXe siècle.

Le plaisir alimentaire est complexe et résulte de la combinaison de plusieurs composantes…

Le produit alimentaire a une histoire. Ce qui signifie que le mangeur l’identifie comme provenant d’un paysage authentifié, transformé par des acteurs (aussi bien les proches que les artisans ou les marques connues) qui créent la confiance. L’histoire du produit, c’est aussi ce qu’il raconte au mangeur (capable de saisir des signes de qualité) : est-il mûr, cuit, affiné, “meilleur” que celui d’à côté, etc. Cette histoire détermine le choix alimentaire et “dramatise” symboliquement l’appropriation du produit ou de l’aliment par le mangeur.

Dans la construction du plaisir il est important que cette histoire rencontre celle du mangeur. La nourriture devient « la madeleine » qui, par delà le paysage d’origine et les symboliques qui ont présidé à sa transformation, rappelle des souvenirs, évoque des associations affectives à dimensions identitaires.

Cette rencontre, qui matérialise souvent l’éducation alimentaire (sauf lors des prises de risques où l’on incorpore – dans un certain contexte – un produit inconnu mais attirant) s’accompagne, effectivement d’une sensation organoleptique agréable. Ici, plaisir et petit bonheur sont indifféremment employés par les mangeurs. Le plaisir est renforcé par le partage dans une ambiance qui participe au bien-être ou au “mieux-être” de la personne. Ceci est d’autant plus vérifié qu’il y a verbalisation. Ce dernier point suppose la mise en place d’éducations alimentaires, sensorielles, gustatives pour que le mangeur prenne plaisir à comparer les qualités de son alimentation, mobilise ses perceptions, échange au sein de la commensalité.

On comprend que cette définition du plaisir mobilise des catégories temporelles qui dépassent l’instant. L’expérience renvoie au passé, la perception de l’aliment et de ses informations s’inscrit dans la situation présente au même titre que la convivialité mais il existe aussi un projet puisqu’on a la volonté de mémoriser pour le futur et que l’on se soucie parfois de la conséquence de ses incorporations immédiates.

EN GUISE DE CONCLUSION : IMBRICATION OU SIMILITUDE ?

Selon les intensités des deux notions que nous avons déconstruites, on s’aperçoit que des similitudes existent dans l’imaginaire et l’énoncé des mangeurs contemporains.

Petits bonheurs (ou l’emploi de la notion avec un article impersonnel) et plaisir organoleptique (sensation) sont souvent confondus. Le mangeur est alors perçu comme submergé par une sensation agréable, venant de l’extérieur à un instant donné. On oublie les contraintes temporelles, sociales pendant que dure l’émotion.

Le bonheur et le plaisir ne se confondent pas mais s’imbriquent. Le premier peut être aussi violent sinon plus que le second, mais là encore, même dans l’état de communion avec des ressentis émanant de son corps, le passé et l’avenir ne sont pas perçus. Au mieux, dans une extase ou béatitude, on échappe au temps. On a aussi l’impression que le mangeur ne contrôle pas la situation, qu’il est plus objet qu’acteur. Ce qui n’est pas le cas du plaisir qui nécessite une action, une expérience et un projet.

Pour répondre à nos deux questions initiales :

Oui, le plaisir alimentaire participe au bonheur, favorise son émergence et peut dans l’instant s’y confondre, mais il perdure sous la forme du souvenir qui, sans doute, activera ultérieurement un autre bonheur.

Non, le bonheur alimentaire ne nécessite pas nécessairement de fortes sensations organoleptiques puisque le bien-être et la communion alimentaire peuvent résulter du partage ou de la satisfaction d’un désir en partie d’ordre symbolique. •

 

Notes de bas de page

  • 1 Cf. E. Goff man, la mise en scène de la vie quotidienne, Tome II,
    Editions de Minuit, Paris, 1973.
  • 2 Nous avons demandé à cette locutrice pourquoi elle parlait de
    bonheur et non de plaisir. Elle nous a répondu que « l’émotion se
    situait dans l’instant, était foudroyante à l’inverse d’un plaisir qui
    s’inscrivait dans une temporalité plus longue ». Cette déclaration
    nous a renforcé dans notre analyse des deux notions.
  • 3 Nous ne nions pas l’importance de cette sensation agréable
    dans la construction du plaisir mais la considérons comme un
    élément parmi d’autres.
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