Observatoire du bonheur
Cahier n°2
Bonheur et petits bonheurs
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Par Jean-Marie Jacono

Maître de conférences à l'université de Provence

Biographie
1955 >

Naissance à Alger

Jusqu'en 1992 >

Enseignant de musique dans les collèges

1992 >

Maître de conférences à l’université de Provence à Aix-en-Provence

2001-2007 >

Directeur du Département de musique

L'ESSENTIEL

Ayant communément la réputation « d’adoucir les moeurs » la musique est souvent associée à la recherche du plaisir et du bien-être.
Pourtant, seules des créations authentiques et une écoute approfondie permettent d’entrevoir un bonheur possible, à l’écart d’un monde où la musique est soumise aux lois du marché.

La musique peut-elle apporter du bonheur ? Cette question paraît a priori sans objet. Art du sensible, génératrice d’émotions, la musique apporte généralement un grand plaisir à ceux qui la créent, l’entendent ou l’interprètent, au point qu’on a pu identifier ce bien être au bonheur. Dans une société dominée par le marché, où la musique est transformée en objet de consommation, plaisir et bonheur ne peuvent pourtant être confondus. Seule une écoute active permet d’entrevoir l’utopie d’un monde harmonieux, en accord avec l’idée de bonheur.

DE L’HARMONIE À L’EXPRESSION DES PASSIONS

La musique n’a pas pour point de départ la réalisation du bonheur. Nul art n’est en effet plus socialisé. Présente dans toutes les sociétés humaines, la musique y occupe une place fondamentale dans les rituels, les célébrations religieuses et les divertissements. Son influence sur les êtres est telle que des instruments, des rythmes et certaines échelles musicales prenant la forme de gammes, les modes, se voient parfois rejetés en raison de leurs effets prétendument néfastes. Ainsi Platon dans La République (livre III), proscrit tous les éléments musicaux qui affaibliraient l’esprit des gardes de la cité, en premier lieu les modes « lydiens » (orientaux) accusés de générer des réactions sentimentales. La musique est en effet l’art le plus apte à symboliser l’harmonie d’un groupe ou d’une société. En Chine, dans les traités anciens, les sons de la gamme à cinq sons (pentatonique) sont mis en correspondance avec les points cardinaux, les signes du zodiaque et les animaux de sacrifice. La musique est chargée d’exprimer l’harmonie qui doit régner entre le ciel (symbolisé par des sons clairs et distincts) et la terre (les sons forts et puissants). L’idée d’harmonie est présente également dans les théories grecques. À l’époque de Pythagore, les sons émis par les cordes de la lyre, définis par des mesures de longueur, symbolisent ainsi la position des planètes dans le ciel. En renvoyant à l’ordre naturel, la musique permet d’évoquer «l’harmonie des sphères ». De l’Antiquité jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les rapports numériques entre les notes fascinent les théoriciens de la musique et les philosophes. La beauté de la musique repose alors davantage sur sa capacité à symboliser des dimensions spirituelles que sur le plaisir ressenti à son écoute, surtout dans les œuvres polyphoniques médiévales où règne l’enchevêtrement des voix. La question du bonheur ne se pose pas.

À la fin du XVIe siècle, le développement d’un nouveau style d’écriture, nommé harmonie, va mettre peu à peu au premier plan le plaisir et l’émotion dans la relation à la musique. Fondée sur l’enchaînement des accords et une simplification des échelles musicales, réduites le plus souvent à deux modes (majeur et mineur), l’harmonie permet de mettre en valeur le chant soliste et la parole. L’apparition de l’opéra, drame mis en musique dont Monteverdi donne avec Orfeo (1607) le premier chef d’oeuvre, fait triompher la mélodie accompagnée, déjà présente dans les musiques populaires. Comment alors concilier l’expression des passions, le plaisir ressenti à l’écoute de la musique et la raison ? Cette question va se poser pendant plus d’un siècle à l’époque baroque. Elle est d’autant plus importante qu’au même moment, la découverte du rôle des vibrations sonores, qui fait naître l’acoustique, renverse les fondements mathématiques de la musique définis depuis l’Antiquité. Pour le compositeur Jean Philippe Rameau (1683- 1764), théoricien de l’harmonie et disciple de Descartes, les émotions engendrées par la musique s’expliquent rationnellement. Elles proviennent des mouvements du corps sur l’âme. Le plaisir et la passion reposent sur la reconnaissance de ces effets par l’auditeur. Le rôle du compositeur est de les provoquer en utilisant les ressources d’un système vibratoire prétendument naturel, l’harmonie, c’est-à-dire en employant des tons majeurs ou mineurs selon les situations à exprimer. Le plaisir de l’auditeur consiste alors à reconnaître, dans les illusions créées par la musique et l’opéra, les fondements rationnels de la passion.

illustration de cahier 2 - la musique porte d'un autre monde

©Thinkstock

SENTIMENT ET PLAISIR ESTHÉTIQUE

C’est pourtant au même moment, au milieu du XVIIIe siècle, qu’émerge une autre conception de la musique. Elle prend corps avec le romantisme et est restée vivace aujourd’hui. La musique devient l’art qui exprime le mieux les sentiments. Le plaisir ressenti par l’auditeur à son écoute s’avère alors primordial. L’oeuvre musicale apparaît comme le moyen de manifester les sentiments du compositeur, via un interprète, et de faire naître ceux de l’auditeur. Les pièces pour piano de Robert Schumann, où s’exprime son amour pour sa future femme Clara, incarnent parfaitement cette conception romantique. Langage des émotions, la musique devient le lieu d’une communication entre ses différents acteurs. Elle génère des états sentimentaux qui peuvent s’avérer intenses et ouvrir les portes du bonheur, en rappelant des situations vécues ou en provoquant des rêveries. Les éléments sonores les plus simples peuvent générer ces états. Ainsi Stendhal, dans son Journal, en faisant le récit d’une promenade champêtre en Suisse où il contemple le lac Léman, n’hésite pas à dire que « le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées et leur donnait une physionomie sublime. Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du “bonheur parfait” ».

En 1854, pourtant, le critique viennois Edouard Hanslick s’insurge contre l’écoute sentimentaliste de la musique. Dans un essai resté célèbre, Du beau dans la musique, il proclame que la musique n’est pas le langage des sentiments. C’est avant tout un jeu de formes en mouvement qui n’a ni contenu, ni fin. La musique ne se révèle qu’à ceux qui l’écoutent profondément et la contemplent, avec toute leur conscience, en déchiffrant la forme sonore mise en oeuvre par le compositeur. Seule cette écoute débouche sur une jouissance totale. Il y a alors deux types de musiques : celles qui relèvent d’un vrai travail artistique et qui élèvent l’âme, d’une part, celles qui reposent sur des effets sonores, d’autre part. Seules les premières – comme les œuvres de Beethoven – donnent lieu au plaisir esthétique. Bien que Hanslick ne l’affirme pas explicitement, ce plaisir s’identifie de fait au bonheur, en se distinguant des états agréables provoqués par de simples sensations sonores. Il renvoie à la hiérarchie artistique mise en place dans les cercles aristocratiques à Vienne, à la fin du XVIIIe siècle : d’un côté une musique savante « sérieuse » qui s’écoute, de l’autre une musique populaire légère, qui divertit. Même si cette opposition schématique ne se justifie guère – certaines musiques populaires étant en effet très élaborées – il faut bien constater qu’elle marque encore aujourd’hui les consciences dans des sociétés où la relation à la musique a été bouleversée par l’apparition du marché.

AU-DELÀ DE LA CONSOMMATION

Le système capitaliste génère en effet l’apparition de la culture de masse dès la seconde moitié du XIXe siècle. Le marché de la musique se développe. Il repose sur la production massive, par des firmes industrielles, de chansons entraînantes et de musiques de danse diffusées à une large échelle sous forme de petites partitions, puis par le disque et les médias successifs à partir des années 1920. Le but est de divertir l’auditeur et de lui vendre les chansons qu’il apprécie. L’écoute des musiques enregistrées l’emporte définitivement sur celles jouées en concert. La recherche du succès, des meilleures ventes et de la rentabilité devient la règle. Elle aboutit à la transformation de la plupart des musiques en objets de consommation et en marchandises, via leur mode de diffusion et de distribution. Elle aboutit aussi à la transformation de l’écoute, identifiée à la recherche du bien-être. Ainsi, en 1994, une firme spécialisée dans la musique classique éditait un CD où des extraits d’oeuvres étaient regroupés selon leur effet supposé : « apaisant ; dépaysant ; émouvant ; grandiose ; profond ; stimulant »…

Un philosophe allemand, Theodor W. Adorno, dénonce dès les années 1930 la commercialisation de la musique et la dénaturation de son écoute. Pour lui, seule la musique savante la plus contemporaine, celle qui refuse d’entrer dans les circuits de diffusion et s’oppose, par ses audaces, à ce qui est répandu dans la société est à même d’exprimer un contenu de vérité qui éclaire l’auditeur. Il ne s’agit plus de quêter un plaisir factice ou le bonheur. Il s’agit de reconnaître le caractère authentique d’une oeuvre. Cela conduit Adorno à critiquer les musiques populaires et le jazz, victimes de la marchandisation. C’est cependant avec un autre philosophe allemand, Ernst Bloch (1885-1977), tout aussi critique du capitalisme, qu’une autre alternative se dessine. Pour Bloch, les grandes œuvres musicales font apparaître un monde qui n’existe pas encore, même s’il est susceptible de se réaliser un jour. Ce monde utopique se révèle au travers d’instants privilégiés, où l’auditeur est confronté à des réalités essentielles et dépasse l’obscurité de sa condition. Cette relation à un imaginaire utopique est constitutive de la musique : toute idée de réalisation immédiate du bonheur s’avère alors illusoire. La pratique de la musique peut aussi permettre de l’entrevoir, comme l’ont montré les free-parties de la musique techno. Ces fêtes libres, à l’écart des modes habituels de diffusion, et la recherche d’un temps de concert infini ont ainsi incarné, au début des années 1990, ce désir d’utopie.

Retenons donc la leçon de Bloch. La musique peut seulement ouvrir les portes d’un bonheur possible dans le futur, au-delà des conditionnements de la société capitaliste et de la recherche du bien-être. Elle nous impose d’être pleinement actifs dans l’écoute, dans la pratique voire, même, dans la création. •

illustration cahier 2 - la musique porte d'un autre monde

©Fotolia

 

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